Demain, je m’y mets
Lettre à ceux qui auraient décidé d'écrire 

Un jour, vous avez envie d'écrire. Sans doute, avez-vous toujours envie d'écrire. Peut-être, sous le coup d'une inspiration fulgurante, rêvez-vous d'écrire, un roman, une nouvelle, quelque chose. Avez-vous commencé ? Vous êtes-vous arrêté comme bloqué à un carrefour. Où aller ? Que raconter ?

Vous laissez tomber, puis vous y revenez. Le rêve s'accroche dans un coin de votre tête. Mais vous n'avez pas le temps, pas l'énergie. Le boulot, les courses, le ménage, les enfants, les amis, le match de foot, les beaux-parents, un ami à consoler... Vous décidez de vous lever plus tôt le matin et, comme Véronique Ovaldé, écrire deux heures avant métro-boulot-dodo. Non ! Vous n'êtes pas du matin. Plein(e) de courage et de bonne volonté, vous tenez. La première fois, vous mettez le réveil à 6 h et vous vous accordez 1 h, c'est déjà ça ! Vous baillez devant vote troisième café et n'écrivez pas plus de trois lignes. Vous persévérez. Ne pas se décourager. Le lendemain, vous parvenez à tenir 1 h 30. Mais vous bâclez votre petit-déjeuner, vous vous endormez dans le métro et ratez votre station. Au troisième jour, vous préparez le pique-nique des deux derniers, de sortie scolaire. De toutes façons, vous êtes trop fatigué(e) pour régler le réveil sur 5 h.

Vous n'êtes pas du matin. Vous concluez que vous n'êtes pas Véronique Ovaldé. D'ailleurs...

Vous êtes plutôt du soir. La semaine prochaine, vous caserez vos deux heures d'écriture, dès le coucher des petits, entre 21 h et 23 h. Sauf. Sauf le mardi, vous ne voulez pas rater votre série préférée. Le jeudi, vous avez yoga. Le yoga, c'est très important pour l'équilibre d'un écrivain. Un écrivain écrit avec son corps. Vous pourriez faire l'impasse sur votre épisode télévisé, mais n'est-ce pas vous priver d'une source potentielle d'inspiration ? Vous tentez.
Les enfants mis au lit, le lave-vaisselle rempli (indispensable, le lave-vaisselle), vous rejoignez votre bureau, laissant votre conjoint(e) seul(e), devant l’écran plat du salon. Vous écrivez quelques lignes, enfin. Vous tenez le bon bout !
Le lendemain, vous abrégez l'histoire du soir (pas la vôtre, celle des petits), la conversation avec mamie Simone et hop, à 21 h 15, vous êtes à votre bureau, mais les mots ne viennent pas. Vous iriez bien au lit, avec un bon bouquin. Finalement, ne  préférerez-vous pas être bon lecteur qu'écrivain ? Non vous tiendrez. Oui, mais pour écrire, ne faut-il pas lire, se nourrir ?? Demain, vous ferez mieux.
Au troisième jour, c'est footing. Le vendredi soir arrive, et votre moitié vous propose un ciné. Que va devenir votre couple ? Brèves négociations avec vous-même, vous promettez Demain samedi, je m'y mets (vous expérimentez là le monologue intérieur).

En réunion, vous échafaudez des plans sur un bout de carnet. Vos collègues vous regardent noter scrupuleusement. "Tu me passeras tes notes ? Je n'ai pas tout suivi." Vous bredouillez : "Tu sais, c'est illisible." Reste le week-end. Pas le prochain, ni le suivant, il y a barbecue chez Thomas, puis randonnée vélo avec Babeth et les enfants. Le mois prochain, peut-être. C’est vrai, il y a les peintures, les joints de la salle de bain à refaire, une pile de linge à repasser…

Vous engagez une femme de ménage. Vous prenez un temps fou à ranger les Play mobil et les chaussettes éparpillés sur la moquette, pour qu'elle puisse passer l'aspirateur. Votre compagne (ou compagnon), se pose des questions. Ce n'est rien, chéri(e), j'Écris. L'idée de lui faire lire vous terrifie. Pourvu qu'on ne vous demande rien. Ecrire, n'est-ce pourtant pas accepter la critique, savoir jeter, recommencer ? Il faudra bien donner à lire, voire publier ?

Où en étais-je? Évidemment, à écrire entre les mailles du temps, on perd le fil. Vous avez bien tentez de sortir votre carnet dans les transports, mais il est difficile de noter trois mots dans le RER parisien bondé. Vous apprenez vos propres textes par cœur jusqu'à la station finale.
Après un malaise voyageur, vous arrivez en retard au travail. Vous répondez à vos 36 courriels, vous enchaînez les réunions et les rapports. Le soir, le texte du matin s’est envolé. Impossible de le retrouver. Dans votre tête, c'était limpide, fluide et beau. Vous étiez sûre de ne pas le perdre. Vous découvrez l'écart entre les mots pensés, bien alignés dans le cerveau et les mots écrits, si capricieux sous la plume ou le clavier. Les mots vous échappent. Vous désespérez de la littérature, la vôtre bien entendu. Vous ne serez pas Véronique Ovaldé. Mais comment fait-elle ?

Il faut trouver le truc, le temps. Cesser de travailler ? Cesser d'écrire ? Préférer la cuisine indienne ou veggie...

Un conseil : restez vous-même. En mieux : une femme ou un homme qui ne se raconte pas d'histoires pour écrire des histoires ! Écoutez, regardez, croquez les scènes de la vie, attrapez la lumière, les voix... Essayez d'être là où vous êtes. Notez, notez tout ce qui vous passe par la tête et tant pis pour le fil. Au début peut-être n'y aura-t-il pas de fil, ou juste une ébauche. Au début, il n'y aura peut être rien à montrer. Qu'importe ? L'écriture exige de l'entraînement. Un pas l'un après l'autre, par petites foulées. Puis, vous augmenterez la cadence. Vous en ressentirez peut-être le besoin et vous lever à 5 h 30 ne sera plus un problème. Tant pis si ce n'est pas tous les jours. Non, vous n'êtes pas Véronique Ovaldé ni John Fante, ni Carson McCullers et alors ? Vous êtes vous-mêmes, votre matière pour travailler. L'imagination est un muscle, entretenez-le avec douceur, fermeté et compassion...

 Valérie Le Du