L’expérience irréversible, indélébile

Alicia

Valérie nous propose d’offrir un cadeau à un ou à une inconnu(e).
J’avais entendu une voix d’enfant dans le café.
J’ai pensé qu’il me serait plus facile d’offrir un cadeau à un enfant.
Pourtant, en y réfléchissant bien je suis en général plus mal à l'aise avec
un enfant qu’avec un adulte.
J’ai l’impression d’être plus transparente quand un enfant me regarde,
qu’on ne peut pas faire semblant avec un enfant, qu’il faut être vrai,
qu’on est vite démasquée.

Je me suis approchée de la table où se trouvaient une petite fille et ses parents.
Elle devait avoir 2-3 ans. Il m’est difficile de lui donner un âge, peu d’enfants
dans mon entourage, peu de point de repères.
J’ai demandé l’autorisation aux parents, et plus particulièrement au papa,
si je pouvais offrir un cadeau à leur fille.
Les parents étaient souriants, accueillants. Ils se demandaient pourquoi ?
La petite fille semblait gênée.
Lorsque je lui ai remis le cadeau, je lui ai dit qu’elle pouvait l’ouvrir maintenant
ou plus tard. Je ne voulais pas la brusquer, être trop intrusive.
Il faut prendre plus de précaution lorsqu’il s’agit d’un enfant.
Elle était surprise se demandant ce qu’il se passait.
Elle l’a ouvert, elle semblait contente et surprise.
Son père lui a tout de suite indiqué que ce petit personnage se mettait au doigt.

Pour les rassurer je leur ai expliqué le contexte : dans le cadre d’un atelier d’écriture,
la consigne était d’offrir un cadeau à un ou à une inconnu(e).
Un acte « gratuit » qui doit être justifié, encadré, codifié, normé.
Je les ai remerciés et ils m’ont remercié également.

Un moment après, la fillette s’est approchée pour mieux voir ce groupe d’adulte
affairé autour d’une table.
J’ai eu le sentiment d’entendre beaucoup plus sa voix, peut-être posait-elle des
questions à ses parents.
Pourquoi la dame que je ne connais pas m’a-t-elle offert un cadeau ?
Qui est cette inconnue ?
Pourquoi ses adultes écrivent-ils dans un café ?

Quand ils s’apprêtaient à partir, la petite fille tenait la main de sa maman et
avait dans sa main gauche deux feuilles.
Quand on nous offre quelque chose, on se sent redevable.
Qui a eu l’idée des dessins, la petite fille ou ses parents ?
Ses parents lui disaient de donner les dessins à la dame.
Sa mère a prononcé son prénom : Alicia.
Je me suis accroupie pour être à sa hauteur : son petit visage rond, intimidé, immobile,
me regardait intensément.
Peut-être que c’était moi la plus intimidée des deux. Les paroles sont parfois là pour
masquer notre désarroi.
Je lui ai dit : « Tu t’appelles Alicia, moi je m’appelle Yolande ».
Je ne voulais pas la brusquer, je lui ai demandé si elle voulait ou pas me donner ses dessins.
Lorsqu’elle était près de moi, je n’ai pas entendu sa douce voix enfantine.
Elle ne disait pas un mot.

Son père disait au loin en tenant son caddie : « Elle est timide ».
Je me suis toujours demandé pourquoi on dévalorisait ce trait de caractère.
J’aimerais bien les y voir eux.
Ce n’est pas si facile d’offrir quelque chose à quelqu’un, a fortiori à une inconnue. 

Elle ne desserrait pas la main, je n’ai pas voulu la brusquer.
Moi-même, j’étais aussi embarrassée de recevoir un, voire des cadeaux.

Je craignais d’être mal adroite.Je lui ai dit pour la rassurer que ce n’était pas évident
de parler à une personne que l’on voyait pour la première fois. Je lui ai souri.
Nous nous sommes de nouveau chaleureusement remerciés.
Ils sont partis.

J’étais très émue, j’avais les yeux humides.
Finalement elle m’a fait le plus beau des cadeaux, que l’on peut amener partout :
un beau souvenir, un souvenir heureux.

Alicia, quel beau prénom, ça me fait penser à Alicia aux pays des merveilles et à une amie de
ma tante que j’aime beaucoup et que je voyais régulièrement les étés durant mon enfance et
mon adolescence.

Le hasard fait bien les choses ou provoque-t-on le hasard ?

Quelle belle rencontre ! Quelle belle expérience !
Que de belles émotions !

Merci Valérie pour ce moment précieux, magique, poétique.

Yolande L.

Un texte, plein d'émotions et de sensibilité.
Un premier jet, livré tel quel, d'après une consigne sur le don, au sortir de l'atelier. 

Donner à l'autre, c'est donner à soi. Aussi. Merci.